L’âme des oliviers : Variétés d’olives en Languedoc et Roussillon

17/01/2026

Un relief de garrigue, la force du vent, la main de l’homme : le décor derrière chaque olive

Entre Montpellier et Collioure, la mer brille d’un côté, les vignes grésillent de l’autre, et sous le chant assidu des cigales, quelques géants noueux veillent. Les oliviers du Languedoc et du Roussillon, centenaires parfois, racontent la ténacité d’un peuple, son rapport à la terre, à la sécheresse, au vent – et sa patience. Car l’olivier aime l’aridité, la lumière, et les terroirs difficiles.

Mais derrière la silhouette de ces arbres mythiques, se cache une foule de variétés. Ce que l’on appelle “une olive” dans l’assiette ou le moulin, c’est une famille, à la génétique riche, à l’histoire entrelacée d’anecdotes, de résistances, de migrations… et qui donne à chaque paysage une signature, une typicité, parfois même un accent.

Le Languedoc, carrefour de variétés anciennes

Le Languedoc, de l’Aude à l’Hérault, est la terre de passage des civilisations méditerranéennes. Les Grecs, les Phéniciens, puis les Romains y ont planté l’olivier. Beaucoup de variétés sont ainsi arrivées par la côte ou par les voies du sel et de la laine. On recense aujourd’hui, selon l’AFIDOL (Institut technique de l’olive), plus d’une vingtaine de variétés traditionnelles sur ces terres, et certaines occupent une place à part.

La Lucques, la reine verte du Languedoc

  • Origine : Grecque ou romaine, arrivée par Narbonne. Mentionnée dès le Moyen-Âge.
  • Zone : De l’Aude à l’Hérault, avec une AOP “Lucques du Languedoc”.
  • Caractéristiques : Son noyau en forme de croissant lui vaut le surnom d’“olive-lune”. Chair fine, goût délicat de noisette et d’artichaut cru, une touche de pomme verte.
  • Usages : Surtout en olive de table, d’une douceur incomparable – à goûter fraîchement démêlée de ses sarments, à l’automne. Aussi en huile, mais faible rendement (rare, onéreuse).
  • Anecdote : La Lucques supporte mal le froid – la grande gelée de 1956 a décimé de nombreux vergers, et pourtant, la variété a survécu grâce à la ténacité des producteurs. Source : INAO

L’Olivière, la généreuse du Roussillon

  • Origine : C’est la doyenne du Roussillon, citée dans les registres du XVe siècle. Peut dépasser 500 ans d’âge.
  • Zone : Pyrénées-Orientales et le bassin de l’Agly. Plus de 90% des oliveraies traditionnelles.
  • Caractéristiques : Petite olive ovoïde, peau dure, chair ferme à maturité. Rendement élevé. Parfum d’amande et de fruits secs, avec une belle puissance végétale en huile.
  • Usages : Essentiellement pour l’huile AOP “Huile du Roussillon”, réputée pour sa richesse en polyphénols et sa stabilité exceptionnelle à l’oxydation.
  • Anecdote : L’Olivière fut l’un des rares arbres à résister à la vague de froid meurtrière de février 1956 (jusqu’à -17°C au sol). Beaucoup de platanes et de vignes ont péri, mais les Olivières ont “reparti du pied” (elles ont regermé à partir des racines). Source : Syndicat AOP Huile du Roussillon, France Olive.

La Picholine, la voyageuse

  • Origine : Type “collias”, d’abord diffusée autour de Collias dans le Gard, puis propagée partout en France dès le XVIIIe siècle.
  • Zone : Présente en Gard, Hérault, Aude, et jusque dans la vallée du Rhône.
  • Caractéristiques : Olive allongée, peu charnue, croquante. Arômes de foin, d’amande verte, légèrement pimentée ou herbacée.
  • Usages : La “queen” des olives de cocktail ! Mais aussi composante majeure de nombreuses huiles régionales, pour la fraîcheur qu’elle apporte.
  • Anecdote : Surnommée “la pistole” en raison de sa forme, elle fut l’olive diplomatique lors du congrès de Vienne… mais surtout, l’inspiration des fraudes ! Les charcutiers la teignaient à la chlorophylle pour accentuer sa couleur… Source : France Olive, Luc Flandin “Histoire de la picholine”.

L’Aglandau, la précieuse du Haut-Languedoc

  • Origine : Appréciée en Provence, mais aussi très présente dans l’Hérault et la vallée de l’Orb.
  • Zone : Flancs sud du Massif central, garrigues froides.
  • Caractéristiques : Olive charnue, goût intense, arômes de foin, d’artichaut cru, touche d’amande fraîche.
  • Usages : Huile structurée, longue en bouche, rarement utilisée en table car amertume marquée en fruit frais.
  • Anecdote : La variété Aglandau est surnommée “plant d’huile” car son rendement en huile dépasse parfois 25% (contre 18-20% en moyenne). Source : France Olive, AFIDOL.

La Rougette de Pignan, fierté de terroir confidentielle

  • Origine : Commune de Pignan, ouest de Montpellier.
  • Caractéristiques : Petite olive ronde, à la peau rouge vineux à maturité, chair douce, arôme de noisette et fruité mûr.
  • Usages : Huile onctueuse, volontairement douce, un peu sucrée.
  • Anecdote : Comme de nombreuses variétés locales, la Rougette a failli disparaître : aujourd’hui, quelques oliverons la sauvegardent dans leurs vergers familiaux. Source : Monique Dumas, “Les Oliviers du Midi”.

Le Roussillon, paysage d’oliveraies anciennes et de diversité

Sous le Canigou et à l’ombre des châteaux cathares, l’olivier joue son propre refrain. Ici, le vent de la Tramontane, la sécheresse et le soleil cuisant imposent leur marque. Contrairement au Languedoc, historiquement point de monoculture : chaque mas mélange Olivière, Verdale, Redouneil, parfois jusqu’à 6-7 variétés. On parle de “vergers mosaïques”.

Quelques variétés emblématiques du Roussillon

  • Verdale de Millas : Typique des Aspres et de la plaine de Perpignan, olive charnue, fruitée, utilisées pour de délicieuses huiles douces, peu amères.
  • Redouneil : Variété autochtone, très résistante à la sécheresse, peu productive mais aromatique affirmée, avec un accent d’herbe sèche, parfois poivrée.
  • Glorieuse : Plus rare, mais recherchée pour les huiles de printemps, donne des arômes de fleur blanche et d’herbe coupée. Très sensible à la mouche de l’olive.
  • Courbeil : Surtout proche de la frontière espagnole, calibre petit, très fruitée en bouche après broyage.

Le patrimoine variétal y est immense : plus de 15 variétés identifiées par France Olive dans le département, sans compter des cultivars familiaux, parfois désignés d’un simple prénom (“La Paulette”, “l’olive à Jules”…).

Les usages : huile, table, ou… médecine traditionnelle !

En Languedoc-Roussillon, on transforme l’olive de mille manières :

  • Olives de table : La Lucques, reine des apéros, mais aussi la Picholine (croquante, pointue), la Verdale (douce, moelleuse).
  • Huile d’olive : Traditionnelle, souvent en assemblage (Olivière, Verdale, Aglandau…). Les huiles du Roussillon sont réputées pour leur amertume légère, belle intensité, finale d’amande grillée.
  • Médecine populaire : Le bois d’olivier était utilisé pour fabriquer des peignes et des manches de couteaux, réputés “protéger du mauvais œil” ; l’huile, parfois macérée au thym, servait d’onguent contre les brûlures ou d’antiseptique maison.

L’olive d’Occitanie, entre sauvegarde et innovation

Depuis vingt ans, on observe un réveil de l’oliveraie en Occitanie. Dans les années 1960, le vignoble prenait le dessus et l’olive semblait promise à l’oubli. Aujourd’hui, l’Occitanie est la seconde région oléicole française après la Provence, produisant 15% de l’huile d’olive nationale (source : France Olive). Plus de 14 000 hectares d’oliviers sont recensés en 2023 dans la région, avec environ 3 000 producteurs.

  • Replantation de variétés anciennes, retour aux cultures en terrasses, relance de la Lucques et de l’Olivière en bio.
  • Multiplication des concours régionaux pour valoriser les huiles locales.
  • Et de plus en plus, introduction expérimentale de variétés catalanes (Arbequina, Argudell), pour résister mieux à la sécheresse et diversifier les profils aromatiques.

Le paysage oléicole d’Occitanie est vivant, changeant : la Lucques et l’Olivière dominent, mais la curiosité guide nombre d’artisans, qui s’échangent des greffons lors de marchés de plants, ou testent de nouvelles méthodes de pressage à froid.

Reconnaitre la variété ? Petit guide pratique

Le promeneur curieux n’est pas toujours armé d’un sécateur ou d’une encyclopédie. Quelques pistes pour reconnaître les grandes variétés du Languedoc et du Roussillon :

  • Lucques : fruit allongé, croissant, vert tendre à maturité, goût doucement beurré
  • Olivière : fruit ovoïde, effilé aux deux bouts, devient noir violacé à maturité, saveur puissante
  • Picholine : forme de mini-cornichon, verte, légèrement poivrée en bouche
  • Verdale : ronde, verte luisante, peu d’amertume
  • Rougette : petite, ronde, virant au rouge foncé, goût subtil de noisette

Bien sûr, la visite des moulins, marchés oléicoles ou fêtes de l’olive est la meilleure école. En février, de Béziers à Céret, la fête de la taille de l’olivier ou la foire de la Lucques sont l’occasion de belles rencontres et d’ateliers dégustation.

Oliviers du Languedoc et du Roussillon : racines profondes, saveurs infinies

Qu’il longe la Méditerranée ou se suspende aux pentes de la Montagne Noire, chaque olivier invite à la lenteur et à la passion qui font la spécificité des terroirs d’Occitanie. Derrière une huile, une tapenade, une olive du comptoir, il y a l’histoire du vent, de la résistance à la maladie, des gestes transmis.

Par leur biodiversité, leurs profils en bouche, leurs histoires intimes, les variétés d’olives du Languedoc et du Roussillon composent un paysage gourmand, ancré, authentique. Que l’on soit amateur de verdeur, de fruité intense, d’amertume subtile, ou simple curieux en quête d’un goût du Sud à faire entrer chez soi, ces terroirs foisonnent de trésors à découvrir… verre de vin et olive à la main, toujours.

Sources : France Olive (afidol.org), INAO (inao.gouv.fr), Syndicat AOP Huile du Roussillon, “Les Oliviers du Midi” Monique Dumas, “Histoire de la Picholine” Luc Flandin.

En savoir plus à ce sujet :